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Pierre Bourdieu nous a quitté mercredi 23 janvier 2002. Titulaire de la chaire de sociologie au Collège de France, Pierre Bourdieu nous avait accordé l'unique interview qu'il ait donné lors du rassemblement de Millau, les 30 juin et 1er juillet 2000. Nous republions l'intégralité de cet entretien, diffusé (avec notre accord) par Daniel Mermet, sur France Inter, dans l'émission “Las bas si j'y suis”.

Outre cet échange avec un des plus grands intellectuels de notre temps, nous retiendrons de cette rencontre, la découverte d'un homme simple et accessible, au contact chaleureux. Nous connaissions et apprécions le chercheur et le citoyen engagé, nous avons découvert et aimé l'homme.

Plus que jamais, en cette année 2002, nous continuons le combat que Pierre Bourdieu nous avait encouragé à mener, pour créer une information citoyenne de qualité, diffusée en accès libre et gratuit.

La rédaction de l'agence multimédia d'information citoyenne

LARZAC 2003

« Le combat d'une vie »

« Sortir de la peur pour affirmer nos droits »
Discours public de José Bové, lors du rassemblement sur le Larzac, samedi 9 août 2003
Retranscription : www.altermondialisation.org
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(Enregistrement sonore au format MP3 - 21 mn - 7,4 Mo)

» Ce soir, nous sommes plus de 250.000 personnes ici réunies. Mai sil y en a aussi à côté, derrière, … D'après les informations, nous sommes plus de 350.000 réunis. Jamais un tel rassemblent n'a eu lieu. Jamais un tel nombre d'hommes et de femmes se sont réunis ensembles pour dire qu'ils n'acceptaient plus ce monde d'injustices, ce monde de misère dans lequel on veut nous faire vivre.

» Ce soir, c'est un grand espoir qui nous réuni. C'est un espoir, parce que ça veut dire qu'aujourd'hui, nous pouvons changer ce monde. Ce monde peut changer, mais ça dépend de vous tous. C'est vous tous qui devez changer ce monde.

» Ce soir, en écoutant Manu Chao chanter, je rêvais que déjà les Indiens du Chiapas avaient retrouvé leur liberté, je rêvais aussi que le peuple kanak était enfin indépendant en Kanakie. Je rêvais que tous les sans papiers étaient enfin libres de vivre comme ils voulaient sur ce territoire. Je rêvais que la grève allait enfin permettre à tous les intermittents de retrouver enfin la dignité, que les luttes allaient sortir de leurs schémas traditionnels.

» Aujourd'hui, ensemble, on peut faire reculer le gouvernement Raffarin. Avant, nous pensions que c'était possible, mais ce soir, c'est certain que nous allons y arriver. Tout dépend de chacun d'entre nous. Ça veut dire que ce soir, quand vous allez repartir, vous devez faire le serment que ce combat va continuer, que ce combat n'est pas le combat d'une soirée, mais le combat des mois à venir et aussi le combat de toute une vie. Parce que nous devons mener ce combat chacun d'entre nous. Ça veut dire que ce combat nous impose de nous changer nous même. Il ne faut pas simplement changer les structures, il faut que nous changions notre mode de vie. Il faut que l'on change nos modes de relations. Cela veut dire qu'il faut que la peur nous quitte. Il faut être capable d'aller vers les autres. Il faut avoir la solidarité comme moteur.

» Demain, chacun va rentrer dans sa ville, dans sa ferme. Chacun va retrouver ceux avec qui ils travaillent, ceux avec qui ils luttent, ceux avec qui ils vivent. Et ensemble, toutes ces personnes doivent imaginer l'avenir. Il ne faut pas croire simplement que les choses vont changer dans quelques années. Les choses doivent changer de suite. Et aujourd'hui, on peut changer les choses là où on habite. Si nous le voulons, la révolution va démarrer de suite. Ça veut dire que chacun doit être capable de changer son mode de consommation. Chacun doit être capable de changer sa relation à l'environnement. Chacun doit être capable de dire qu'il n'accepte plus d'être soumis à un patron qui l'oblige à produire des choses inacceptables. Chacun doit être capable de dire non. Aujourd'hui, c'est un grand non qui nous réunit. Nous sommes ici pour dire que ce n'est pas la marchandisation du monde qui va triompher, mais une autre vision du monde. Pas une vision unique. Ce que nous voulons, ce n'est pas seulement qu'un autre monde soit possible, mais c'est qu'il y ait énormément d'autres mondes qui soient possibles. Ce que nous voulons, c'est que les Basques puissent choisir leur monde. Les Basques ont le droit de choisir leur monde avec leur propre langue. Les Corses ont le droit de construire leur monde avec leur propre langue. À travers le monde, des peuples sont en lutte pour leur dignité. Nous devons avoir une pensée particulière pour le peuple palestinien qui est victime de l'apartheid. Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas ce qui se passe. Nous savons ce qui se passe en Palestine. Nous devons être solidaires. Nous devons dénoncer la politique de M. Sharon. Nous devons dénoncer de manière très claire ces gens qui veulent transformer le monde en marchandise. Quand ça ne va pas assez vite, ils utilisent les canons, les chars et les bombardiers. Nous devons dire que cette marchandisation du monde s'accompagne d'une volonté guerrière de coloniser la planète.

» Nous sommes aussi là pour dénoncer le président des Etats-Unis. Il n'y aura pas de paix possible dans le monde, tant que Bush est président des Etats-Unis. Nous sommes là pour dire que ce qui est en train de se passer en Irak est quelque chose d'inacceptable. Par cette guerre coloniale pour le pétrole, Bush est en train de détruire toutes les possibilités de construire des solidarités entre les peuples. Alors, si les états ne sont plus capables de construire ces solidarités, c'est aux peuples de les construire. Si nous construisons les solidarités, nous pourrons empêcher les guerres et faire en sorte que les peuples vivent libres, en fonction de leurs propres choix.

» Alors, ce soir, nous avons un grand espoir, parce que ce mouvement qui nous réunit tous, ne s'était encore jamais déroulé en France. Si c'est ici que nous nous réunissons, ce n'est pas un hasard. Tout à l'heure, Marisette et Léon, les deux paysans du Larzac qui vous ont parlé, nous ont raconté qu'il y a trente ans, une centaine de paysans se sont levés pour dire non à l'armée. Alors, ce que ces 100 paysans sont capables de faire, les 350.000 personnes qui sont ici peuvent le faire aussi.

» Ce soir, c'est l'espoir qui naît. C'est l'espoir qui ne doit pas s'éteindre. Demain les combats vont continuer. Il va falloir intensifier le combat. Il va falloir qu'en septembre, nous soyons nombreux dans la rue pour dire non à l'OMC. Et nous allons gagner contre l'OMC. Mais demain, il va aussi falloir se battre, parce que d'autres projets du sinistre Raffarin vont se mettre en place. Il va falloir qu'on défende les acquis sociaux qui sont issus de la résistance. Actuellement, ce sont les acquis de la résistance qui sont en train d'être détruits par le gouvernement Raffarin. Alors il faudra se mobiliser. Je disais hier que l'automne ne sera pas chaud, que l'automne sera brûlant. C'est à nous tous de le transformer.

» Ce soir, si nous sommes ici, c'est parce que la solidarité a joué. Si nous sommes ici sur le Larzac, c'est par ce que des dizaines de milliers de bénévoles ont accepté de donner quelques heures, quelques journées, pour faire cette réussite. Ce soir je vous demande d'applaudir tous les bénévoles.

» Grâce à ces milliers de bénévoles qui ont travaillé dans l'ombre pendant ces trois jours, tout le monde a pu vivre un moment de partage et de lutte. Mais il faut aussi que je remercie tous les artistes qui sont venus gratuitement, tous les intermittents qui travaillent, parce que sans eux, la fête n'existerait pas. Alors, ce soir, ce n'est pas un concert auquel vous assistez, c'est à une fête. Parce que pour nous, la fête et la lutte, c'est la même chose. C'est quand la lutte est belle que la fête devient encore plus belle.

» Ce soir est une date qui va rester dans l'histoire du mouvement social. Grâce à ce rassemblement, le mouvement social a gagné ses lettres de noblesse. Demain sera un autre jour. Demain nous pourrons dire que le mouvement social devient enfin une force autonome, qui peut faire face aux puissants, à ceux qui veulent faire de notre vie un enfer, à ceux qui veulent gagner des bénéfices sur notre dos. Aujourd'hui, le mouvement social est rentré en résistance. Je crois que le moment est venu de reprendre le slogan de Via Campesina, le mouvement paysan international qui résiste contre l'OMC. A Via Campesina, nous avons un slogan. Et ce slogan n'est pas seulement le slogan des paysans du monde, mais c'est aussi le slogan de l'ensemble du mouvement social : "Globalisons les luttes pour globaliser l'espoir".

» Maintenant, nous allons laisser la place à d'autres musiciens : à des musiciens qui viennent de Grande-Bretagne. Les musiciens qui vont venir sont d'origines différentes. Ils sont d'origine indienne, d'origine pakistanaise. Ce sont aussi des anglo-saxons. Et aujourd'hui, si ces gens-là peuvent venir, c'est parce que la circulation des personnes de nationalité anglaise est possible à travers la Manche. Mais il faut savoir que pendant que ces musiciens viennent, des milliers de réfugiés sont dans le Nord-Pas-de-Calais, poursuivis par la police, parce qu'ils essaient de traverser dans l'autre sens. C'est pour ça qu'il faut qu'on dise que nous n'acceptons pas ce qui est en train de se passer à Calais. C'est pour ça que nous devons manifester notre solidarité avec tous les sans papiers, avec tous ceux qui sont victimes des politiques de Sarkozy et de Perben. Nous devons affirmer de manière très claire que face à ces politiques liberticides, nous allons devoir mettre en place le devoir de légitime solidarité en désobéissant aux lois. Oui, ici, nous nous engageons tous à héberger des sans papiers. Aujourd'hui, nous devons affirmer notre solidarité avec les sans papiers. Nous devons affirmer notre solidarité avec les peuples du monde. Nous devons dire que nous n'acceptons pas qu'aujourd'hui, en Afrique, des millions de personnes crèvent du Sida parce que les firmes pharmaceutiques veulent faire encore plus de bénéfices. Nous devons dénoncer ces laboratoires pharmaceutiques qui, pour gagner de l'argent, ont déposé des brevets. Ces brevets sont en train de faire crever des millions de personnes, uniquement pour qu'une minorité d'actionnaires puisse encore gagner plus. C'est quelque chose d'insupportable. Nous devons dénoncer ces mêmes firmes pharmaceutiques ou agroalimentaires qui, avec leurs brevets, sont en train de priver la majeure partie des paysans de la planète, du droit de semer leurs propres graines. C'est pour ça que nous avons engagé un mouvement de désobéissance civile en allant arracher les plants de semences transgéniques. Nous avons mené cette action pour dire que nous n'acceptons pas en tant qu'individus, en tant que paysans, qu'on décide de ce que nous allons manger demain. C'est à nous tous de rentrer maintenant dans ce combat.

» Nous avons lancé sur ce site du Larzac un grand mouvement de désobéissance civile. J'appelle toutes les personnes qui sont ici à s'engager, à dire que demain, ils sont prêts eux aussi, à aller arracher des plants transgéniques. Je vous demande de vous engager à aller arracher, même si au bout de ces actions, c'est la prison. Nous sommes ce soir 350.000. Il n'y a pas assez de place pour vous mettre tous en prison. Alors, qu'est-ce qu'ils vont faire ? Nous sommes des millions et ils ne sont qu'une poignée. Alors il faut qu'on sorte de la peur, pour être capables d'affirmer nos droits. Il faut qu'on soit capables de désobéir aux lois injustes. Il faut que la vérité triomphe. Il faut que nous soyons prêts à aller jusqu'au bout de notre action, que notre détermination soit sans faille, et qu'en même temps, dans la non-violence, nous soyons en capacité de faire changer les choses. Parce qu'aujourd'hui, notre force, ce ne sont pas les armes. Aujourd'hui, notre force, c'est notre capacité à résister et à dire non. Notre force est la force des faibles. Et c'est parce que nous sommes faibles que nous allons triompher.
Je laisse la place aux musiciens, simplement, je voulais vous donner deux informations concrètes. Une première qui est un acte de solidarité que je vous demande tous d'avoir. Tout à l'heure, à la fin du concert, quand vous repartirez, je vous demande à chacun, de vous baisser et de ramasser un gobelet, un papier et de les ramener vers les poubelles. Si chacun de vous ramasse un papier et un gobelet, ce terrain sera aussi propre que quand vous êtes arrivés. C'est le premier acte qu'on peut poser pour montrer que nous sommes des gens responsables et que nous savons décider de notre avenir. Je vous demande de le faire.

» Vous avez appris dans l'après-midi que nous avons été obligés de demander de fermer les accès parce que sinon, nous n'étions plus capables de vous accueillir. Les gens sont arrivés malgré cela, c'est pour ça que nous avons dépassé les 300.000 personnes. C'est absolument énorme. Ça veut dire que ce soir, le pouvoir va être obligé de compter sur nous, il ne pourra plus faire sans le mouvement social. C'est une véritable victoire. Nous nous sommes réapproprié le territoire, et c'est nous qui allons décider de notre avenir. Tout à l'heure, quand vous allez partir, il faudra faire attention, parce qu'énormément de monde sont réunis. Il faudra revenir par le grand pont par lequel vous êtes arrivés. Et là, parce que nous sommes tellement nombreux, ils ont été obligés de couper la circulation sur l'autoroute. Il n'y a plus de voitures sur l'autoroute. Après le concert, quand vous allez revenir vers vos tentes, vers les parkings, en remontant vers le nord, au lieu de passer par les petits chemins, vous allez pouvoir descendre sur l'autoroute, et c'est sur l'autoroute que vous allez marcher. Vous allez rentrer et c'est l'autoroute de notre combat, c'est la liberté en marche. Bonne soirée, bonne fête, et bonnes luttes.

» Demain matin, après la fête, la fête va continuer. Jusqu'à 7 ou 8 heures du matin, plein de groupes vont encore passer, mais je vous donne déjà rendez-vous demain à midi pour prendre les engagements des combats des mois à venir. Nous allons nous engager demain midi dans le combat contre l'OMC, contre la logique néolibérale qu'on veut nous imposer. Je vous donne donc rendez-vous demain midi devant cette scène pour qu'on s'engage collectivement pour construire d'autres solidarités.

» D'autres mondes sont possibles.

» Merci.


José Bové, discours public lors du rassemblement du Larzac, samedi 9 août 2003
Retranscription : www.altermondialisation.org
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