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«
Sortir de la peur pour affirmer nos droits »
Discours
public de José Bové, lors du rassemblement sur le
Larzac, samedi 9 août 2003
Retranscription
: www.altermondialisation.org
[Télécharger] (Enregistrement sonore au format
MP3 - 21 mn - 7,4 Mo)
»
Ce soir, nous sommes plus de 250.000 personnes ici réunies.
Mai sil y en a aussi à côté, derrière,
D'après les informations, nous sommes plus de 350.000
réunis. Jamais un tel rassemblent n'a eu lieu. Jamais un
tel nombre d'hommes et de femmes se sont réunis ensembles
pour dire qu'ils n'acceptaient plus ce monde d'injustices, ce monde
de misère dans lequel on veut nous faire vivre.
» Ce soir, c'est un grand espoir qui nous réuni. C'est
un espoir, parce que ça veut dire qu'aujourd'hui, nous pouvons
changer ce monde. Ce monde peut changer, mais ça dépend
de vous tous. C'est vous tous qui devez changer ce monde.
» Ce soir, en écoutant Manu Chao chanter, je rêvais
que déjà les Indiens du Chiapas avaient retrouvé
leur liberté, je rêvais aussi que le peuple kanak était
enfin indépendant en Kanakie. Je rêvais que tous les
sans papiers étaient enfin libres de vivre comme ils voulaient
sur ce territoire. Je rêvais que la grève allait enfin
permettre à tous les intermittents de retrouver enfin la
dignité, que les luttes allaient sortir de leurs schémas
traditionnels.
» Aujourd'hui, ensemble, on peut faire reculer le gouvernement
Raffarin. Avant, nous pensions que c'était possible, mais
ce soir, c'est certain que nous allons y arriver. Tout dépend
de chacun d'entre nous. Ça veut dire que ce soir, quand vous
allez repartir, vous devez faire le serment que ce combat va continuer,
que ce combat n'est pas le combat d'une soirée, mais le combat
des mois à venir et aussi le combat de toute une vie. Parce
que nous devons mener ce combat chacun d'entre nous. Ça veut
dire que ce combat nous impose de nous changer nous même.
Il ne faut pas simplement changer les structures, il faut que nous
changions notre mode de vie. Il faut que l'on change nos modes de
relations. Cela veut dire qu'il faut que la peur nous quitte. Il
faut être capable d'aller vers les autres. Il faut avoir la
solidarité comme moteur.
» Demain, chacun va rentrer dans sa ville, dans sa ferme.
Chacun va retrouver ceux avec qui ils travaillent, ceux avec qui
ils luttent, ceux avec qui ils vivent. Et ensemble, toutes ces personnes
doivent imaginer l'avenir. Il ne faut pas croire simplement que
les choses vont changer dans quelques années. Les choses
doivent changer de suite. Et aujourd'hui, on peut changer les choses
là où on habite. Si nous le voulons, la révolution
va démarrer de suite. Ça veut dire que chacun doit
être capable de changer son mode de consommation. Chacun doit
être capable de changer sa relation à l'environnement.
Chacun doit être capable de dire qu'il n'accepte plus d'être
soumis à un patron qui l'oblige à produire des choses
inacceptables. Chacun doit être capable de dire non. Aujourd'hui,
c'est un grand non qui nous réunit. Nous sommes ici pour
dire que ce n'est pas la marchandisation du monde qui va triompher,
mais une autre vision du monde. Pas une vision unique. Ce que nous
voulons, ce n'est pas seulement qu'un autre monde soit possible,
mais c'est qu'il y ait énormément d'autres mondes
qui soient possibles. Ce que nous voulons, c'est que les Basques
puissent choisir leur monde. Les Basques ont le droit de choisir
leur monde avec leur propre langue. Les Corses ont le droit de construire
leur monde avec leur propre langue. À travers le monde, des
peuples sont en lutte pour leur dignité. Nous devons avoir
une pensée particulière pour le peuple palestinien
qui est victime de l'apartheid. Nous ne pouvons pas dire que nous
ne savons pas ce qui se passe. Nous savons ce qui se passe en Palestine.
Nous devons être solidaires. Nous devons dénoncer la
politique de M. Sharon. Nous devons dénoncer de manière
très claire ces gens qui veulent transformer le monde en
marchandise. Quand ça ne va pas assez vite, ils utilisent
les canons, les chars et les bombardiers. Nous devons dire que cette
marchandisation du monde s'accompagne d'une volonté guerrière
de coloniser la planète.
» Nous sommes aussi là pour dénoncer le président
des Etats-Unis. Il n'y aura pas de paix possible dans le monde,
tant que Bush est président des Etats-Unis. Nous sommes là
pour dire que ce qui est en train de se passer en Irak est quelque
chose d'inacceptable. Par cette guerre coloniale pour le pétrole,
Bush est en train de détruire toutes les possibilités
de construire des solidarités entre les peuples. Alors, si
les états ne sont plus capables de construire ces solidarités,
c'est aux peuples de les construire. Si nous construisons les solidarités,
nous pourrons empêcher les guerres et faire en sorte que les
peuples vivent libres, en fonction de leurs propres choix.
» Alors, ce soir, nous avons un grand espoir, parce que ce
mouvement qui nous réunit tous, ne s'était encore
jamais déroulé en France. Si c'est ici que nous nous
réunissons, ce n'est pas un hasard. Tout à l'heure,
Marisette et Léon, les deux paysans du Larzac qui vous ont
parlé, nous ont raconté qu'il y a trente ans, une
centaine de paysans se sont levés pour dire non à
l'armée. Alors, ce que ces 100 paysans sont capables de faire,
les 350.000 personnes qui sont ici peuvent le faire aussi.
» Ce soir, c'est l'espoir qui naît. C'est l'espoir qui
ne doit pas s'éteindre. Demain les combats vont continuer.
Il va falloir intensifier le combat. Il va falloir qu'en septembre,
nous soyons nombreux dans la rue pour dire non à l'OMC. Et
nous allons gagner contre l'OMC. Mais demain, il va aussi falloir
se battre, parce que d'autres projets du sinistre Raffarin vont
se mettre en place. Il va falloir qu'on défende les acquis
sociaux qui sont issus de la résistance. Actuellement, ce
sont les acquis de la résistance qui sont en train d'être
détruits par le gouvernement Raffarin. Alors il faudra se
mobiliser. Je disais hier que l'automne ne sera pas chaud, que l'automne
sera brûlant. C'est à nous tous de le transformer.
» Ce soir, si nous sommes ici, c'est parce que la solidarité
a joué. Si nous sommes ici sur le Larzac, c'est par ce que
des dizaines de milliers de bénévoles ont accepté
de donner quelques heures, quelques journées, pour faire
cette réussite. Ce soir je vous demande d'applaudir tous
les bénévoles.
» Grâce à ces milliers de bénévoles
qui ont travaillé dans l'ombre pendant ces trois jours, tout
le monde a pu vivre un moment de partage et de lutte. Mais il faut
aussi que je remercie tous les artistes qui sont venus gratuitement,
tous les intermittents qui travaillent, parce que sans eux, la fête
n'existerait pas. Alors, ce soir, ce n'est pas un concert auquel
vous assistez, c'est à une fête. Parce que pour nous,
la fête et la lutte, c'est la même chose. C'est quand
la lutte est belle que la fête devient encore plus belle.
» Ce soir est une date qui va rester dans l'histoire du mouvement
social. Grâce à ce rassemblement, le mouvement social
a gagné ses lettres de noblesse. Demain sera un autre jour.
Demain nous pourrons dire que le mouvement social devient enfin
une force autonome, qui peut faire face aux puissants, à
ceux qui veulent faire de notre vie un enfer, à ceux qui
veulent gagner des bénéfices sur notre dos. Aujourd'hui,
le mouvement social est rentré en résistance. Je crois
que le moment est venu de reprendre le slogan de Via Campesina,
le mouvement paysan international qui résiste contre l'OMC.
A Via Campesina, nous avons un slogan. Et ce slogan n'est pas seulement
le slogan des paysans du monde, mais c'est aussi le slogan de l'ensemble
du mouvement social : "Globalisons les luttes pour globaliser
l'espoir".
» Maintenant, nous allons laisser la place à d'autres
musiciens : à des musiciens qui viennent de Grande-Bretagne.
Les musiciens qui vont venir sont d'origines différentes.
Ils sont d'origine indienne, d'origine pakistanaise. Ce sont aussi
des anglo-saxons. Et aujourd'hui, si ces gens-là peuvent
venir, c'est parce que la circulation des personnes de nationalité
anglaise est possible à travers la Manche. Mais il faut savoir
que pendant que ces musiciens viennent, des milliers de réfugiés
sont dans le Nord-Pas-de-Calais, poursuivis par la police, parce
qu'ils essaient de traverser dans l'autre sens. C'est pour ça
qu'il faut qu'on dise que nous n'acceptons pas ce qui est en train
de se passer à Calais. C'est pour ça que nous devons
manifester notre solidarité avec tous les sans papiers, avec
tous ceux qui sont victimes des politiques de Sarkozy et de Perben.
Nous devons affirmer de manière très claire que face
à ces politiques liberticides, nous allons devoir mettre
en place le devoir de légitime solidarité en désobéissant
aux lois. Oui, ici, nous nous engageons tous à héberger
des sans papiers. Aujourd'hui, nous devons affirmer notre solidarité
avec les sans papiers. Nous devons affirmer notre solidarité
avec les peuples du monde. Nous devons dire que nous n'acceptons
pas qu'aujourd'hui, en Afrique, des millions de personnes crèvent
du Sida parce que les firmes pharmaceutiques veulent faire encore
plus de bénéfices. Nous devons dénoncer ces
laboratoires pharmaceutiques qui, pour gagner de l'argent, ont déposé
des brevets. Ces brevets sont en train de faire crever des millions
de personnes, uniquement pour qu'une minorité d'actionnaires
puisse encore gagner plus. C'est quelque chose d'insupportable.
Nous devons dénoncer ces mêmes firmes pharmaceutiques
ou agroalimentaires qui, avec leurs brevets, sont en train de priver
la majeure partie des paysans de la planète, du droit de
semer leurs propres graines. C'est pour ça que nous avons
engagé un mouvement de désobéissance civile
en allant arracher les plants de semences transgéniques.
Nous avons mené cette action pour dire que nous n'acceptons
pas en tant qu'individus, en tant que paysans, qu'on décide
de ce que nous allons manger demain. C'est à nous tous de
rentrer maintenant dans ce combat.
» Nous avons lancé sur ce site du Larzac un grand mouvement
de désobéissance civile. J'appelle toutes les personnes
qui sont ici à s'engager, à dire que demain, ils sont
prêts eux aussi, à aller arracher des plants transgéniques.
Je vous demande de vous engager à aller arracher, même
si au bout de ces actions, c'est la prison. Nous sommes ce soir
350.000. Il n'y a pas assez de place pour vous mettre tous en prison.
Alors, qu'est-ce qu'ils vont faire ? Nous sommes des millions et
ils ne sont qu'une poignée. Alors il faut qu'on sorte de
la peur, pour être capables d'affirmer nos droits. Il faut
qu'on soit capables de désobéir aux lois injustes.
Il faut que la vérité triomphe. Il faut que nous soyons
prêts à aller jusqu'au bout de notre action, que notre
détermination soit sans faille, et qu'en même temps,
dans la non-violence, nous soyons en capacité de faire changer
les choses. Parce qu'aujourd'hui, notre force, ce ne sont pas les
armes. Aujourd'hui, notre force, c'est notre capacité à
résister et à dire non. Notre force est la force des
faibles. Et c'est parce que nous sommes faibles que nous allons
triompher.
Je laisse la place aux musiciens, simplement, je voulais vous donner
deux informations concrètes. Une première qui est
un acte de solidarité que je vous demande tous d'avoir. Tout
à l'heure, à la fin du concert, quand vous repartirez,
je vous demande à chacun, de vous baisser et de ramasser
un gobelet, un papier et de les ramener vers les poubelles. Si chacun
de vous ramasse un papier et un gobelet, ce terrain sera aussi propre
que quand vous êtes arrivés. C'est le premier acte
qu'on peut poser pour montrer que nous sommes des gens responsables
et que nous savons décider de notre avenir. Je vous demande
de le faire.
» Vous avez appris dans l'après-midi que nous avons
été obligés de demander de fermer les accès
parce que sinon, nous n'étions plus capables de vous accueillir.
Les gens sont arrivés malgré cela, c'est pour ça
que nous avons dépassé les 300.000 personnes. C'est
absolument énorme. Ça veut dire que ce soir, le pouvoir
va être obligé de compter sur nous, il ne pourra plus
faire sans le mouvement social. C'est une véritable victoire.
Nous nous sommes réapproprié le territoire, et c'est
nous qui allons décider de notre avenir. Tout à l'heure,
quand vous allez partir, il faudra faire attention, parce qu'énormément
de monde sont réunis. Il faudra revenir par le grand pont
par lequel vous êtes arrivés. Et là, parce que
nous sommes tellement nombreux, ils ont été obligés
de couper la circulation sur l'autoroute. Il n'y a plus de voitures
sur l'autoroute. Après le concert, quand vous allez revenir
vers vos tentes, vers les parkings, en remontant vers le nord, au
lieu de passer par les petits chemins, vous allez pouvoir descendre
sur l'autoroute, et c'est sur l'autoroute que vous allez marcher.
Vous allez rentrer et c'est l'autoroute de notre combat, c'est la
liberté en marche. Bonne soirée, bonne fête,
et bonnes luttes.
» Demain matin, après la fête, la fête
va continuer. Jusqu'à 7 ou 8 heures du matin, plein de groupes
vont encore passer, mais je vous donne déjà rendez-vous
demain à midi pour prendre les engagements des combats des
mois à venir. Nous allons nous engager demain midi dans le
combat contre l'OMC, contre la logique néolibérale
qu'on veut nous imposer. Je vous donne donc rendez-vous demain midi
devant cette scène pour qu'on s'engage collectivement pour
construire d'autres solidarités.
» D'autres mondes sont possibles.
» Merci.
José Bové, discours public lors
du rassemblement du Larzac, samedi 9 août 2003
Retranscription : www.altermondialisation.org
[Télécharger]
(Enregistrement sonore au format MP3 - 21 mn - 7,4 Mo)
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